La probation d’Aurélie - Analyse critique d'un processus d'évaluation



Aurélie est une employée en formation à Imprime-Emploi (I-E), une entreprise d’insertion à l’emploi. Cela fait maintenant 2 mois qu’elle poursuit avec nous son parcours d’apprentissage pour être qualifiée au poste d’aide générale en imprimerie


Le contexte de l’évaluation

Nous avons tardé à faire cette évaluation de probation, après le temps des fêtes pour des raisons logistiques propres aux enjeux d’I-E, ce qui n’a pas aidé Aurélie au niveau de sa gestion du stress puisqu’elle a de la difficulté à parler en français. Il faut se rappeler qu’en entreprise, la probation confirme à la personne qu’elle sera engagée officiellement ou non. De plus, dans cette évaluation sont présents, l’intervenant.e psychosocial.e (ce qui fait deux personnes, moi et ma superviseure), le formateur technique et Aurélie. Donc dans ce contexte, trois personnes donneront une rétroaction à Aurélie, ce qui peut être intimidant. Il est  important de faire attention dans la façon d’amener les observations qui pourraient déstabiliser Aurélie. Nous ne voulons pas qu’elle ne soit pas capable de retourner travailler parce que l’émotion l'aurait envahie.


La préparation

Nous avons repassé les notes évolutives d’Aurélie (annexe 1) et nous en avons fait une synthèse (annexe 2) qui sera donnée à Aurélie. De son côté, elle s’est auto-évalue (colonne de gauche - annexe 3) sur les compétences socioprofessionnelles misent de l’avant par I-E. 


Les enjeux

1-Aurélie utilise beaucoup son cellulaire. Elle s’en sert pour traduire le français en espagnol à l’aide d’une application sophistiquée. Elle l’utilise aussi pour la calculatrice. Il arrive qu’elle réponde quand elle attend un téléphone car elle est suivie à l'hôpital, elle vient tout juste d’être déclarée en rémission d’un cancer très agressif. Cette donnée est très sensible, Aurélie ne veut pas parler de sa condition médicale, c’est un sujet hypersensible qui devient un enjeu. Nous aimerions la convaincre de partager des informations à d’autres intervenants pour qu’ils puissent mieux la comprendre, mais le danger est de penser que l’on sait mieux que la personne ce qui est bon pour elle (Barthélemi & Meersseman, 2011). 

2-Elle passe beaucoup de temps avec nous, les intervenants psychosociaux, nous l’accompagnons dans de multiples démarches pour qu’elle puisse, elle et sa famille, avoir les conditions minimales de qualité de vie. Aurélie, immigrante, a réussi à faire venir sa fille et sa petite fille adolescente au Canada. Elles habitent dans un 3 ½, ce qui est pratiquement invivable, elles vivent sous le seuil de la pauvreté, elles ont souffert de la maladie d’Aurélie et à cause de sa difficulté à parler français, elle se fait parfois refuser des services qu’elle aurait le droit d’avoir. Elle est dans une situation d'intersectionnalité (Bilge, 2009). 

3-Chaque fois que nous parlons de probation, le non-verbal d’Aurélie est très facile à comprendre. Elle est terrifiée face à cette évaluation. Cette sensibilité est liée à sa vulnérabilité. En reprenant les termes de Castel (1994), Aurélie est dans la zone de vulnérabilité et il s’agirait d’une malchance pour qu’elle et sa famille tombent dans la zone de désaffiliation.


L'évaluation avant la rencontre de probation

Nous avons eu, ma superviseure et moi, plusieurs discussions informelles avec les formateurs. Le fait est qu’ils pensent qu’Aurélie fait à l’occasion à sa tête quand on lui demande de faire quelque chose de précis (comme d’aller chercher un outil, son carnet de formation, de mettre son cellulaire dans sa case, etc.). Ma superviseure et moi connaissons la situation d’Aurélie beaucoup plus en profondeur et jamais nous avons suspecté qu’elle faisait de l’attitude. Voici un exemple frappant de cette différence de perception : un formateur fait une formation technique sur le plancher, alors que ma superviseure et moi demandons au formateur si c’est correct qu’elle vienne nous rejoindre au bureau. Le formateur dit qu’il reste deux minutes aux explications en faisant le signe deux avec ses doigts. Aurélie refait le signe et commence à nous suivre.

Pour nous, c’est clair qu’elle n’a pas compris la discussion. Pour le formateur, c’est clair qu’elle veut juste faire à sa tête. L’enjeu n’est pas de décider si oui ou non elle pourra continuer son parcours avec nous. La décision de la garder est déjà prise avant la rencontre, elle a clairement des besoins que nous pouvons adresser dans le cadre de la mission d’I-E. Comment développer une stratégie commune que nous pourrions mettre en place, dans ce contexte de perceptions opposées. 


La rencontre officielle de probation

C’est le formateur, qui a clairement des compétences en intervention, qui dépose le véritable enjeu sur la table, avec une délicatesse et une douceur essentiel pour qu’Aurélie garde un équilibre émotionnel dans la rencontre. Cette dernière se défend en disant que c’est vraiment parce qu’elle ne comprend pas qu’elle donne l’impression de faire à sa tête. Sa justification n’est pas remise en question, nous lui faisons confiance, nous évaluons qu’elle est de bonne foi après avoir eu un dialogue avec elle (Masson - sur le modèle dialogique, 2012).  La stratégie à mettre en place est simple et pragmatique, c’est le formateur qui lance les premières idées et nous embarquons tous dans cette direction (qu’Aurélie ne se gêne pas de dire qu’elle n’a pas compris surtout quand elle est dans une formation en petit groupe, qu’elle parle lentement, qu’elle reformule la phrase pour s’assurer d’avoir bien compris, qu’elle demande à ses pairs de le reprendre si elle fait des fautes de prononciation, etc.). Plusieurs autres points ont été discutés avec un consensus (annexe 3).


Conclusion

Ce fut pour moi une bonne évaluation. Nous nous sommes tous rassemblés derrière les trucs du formateurs et que nous avons bonifiés. À la fin de la rencontre, Aurélie était dans une grande joie, sachant qu’elle continuait son parcours avec des stratégies claires à mettre en place. D’ailleurs, nous avons remarqué, dans les semaines suivant la probation, qu’Aurélie avait fait de grand pas au niveau de la prononciation, qu’elle avait sollicité ses pairs et plusieurs employé permanent pour l’aider en français, ce que j’ai pu partagé dans la dernière rencontre hebdomadaire de l’équipe permanente (voir annexe 3, notes du 9 février 2022). Il était primordial pour moi de mettre en place une alliance avec le formateur qui avait de sérieux doutes envers la bonne foi d’Aurélie. En renforçant ses suggestions, ce doute, même s’il persiste, n’est plus un enjeu, puisque nous mettons de l’avant la nouvelle posture d'apprenante pour Aurélie, c'est-à-dire une transparence au niveau de ses difficultés en français, qu’elle partage à tous.


Bibliographie

Bilge, S. (2009). Théorisations féministes de l'intersectionnalité. Diogène, 225, 70-88. https://doi.org/10.3917/dio.225.0070


Castel, R. (1994). La dynamique des processus de marginalisation : de la vulnérabilité à la désaffiliation. Cahiers de recherche sociologique, (22), 11–27.

https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.7202/1002206ar


Masson, P. (2012). Évaluations psychosociales : culture du positivisme et enjeux éthiques. Nouvelles pratiques sociales, 25(1), 224–242.

https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.7202/1017392ar


Barthélemi, E., & Meersseman, C. (2011). Confidentialité et secret professionnel: enjeux pour une société démocratique.

https://www.yapaka.be/sites/yapaka.be/files/ta_confidentialite_11-web.pdf



Annexe 1 


Parcours d’Aurélie


Notes évolutives de la rencontre hebdomadaire de l’équipe permanente*


1 décembre 2021

_______ rapporte qu'elle comprend bien les instructions malgré les difficultés avec la langue. Elle est polie et agréable à travailler avec. Elle a bien hâte de commencer la francisation. Elle est habile de ses mains. Elle a eu un rendez-vous d'urgence pour ses dents. Elle est beaucoup sur son téléphone.


8 décembre 2021

l'a appelée : "J'ai fait mon possible pour m'assurer qu'elle a tout compris. Je lui ai fait répéter ce qu'elle avait compris. Elle a assurément compris qu'elle commence officiellement le 11 et qu'on va s'assurer de faire respecter les règles, car elle disait être un peu stressée des risques pour la santé. Par contre, il y avait du bruit chez elle... Pas sûre qu'elle a compris le travail de distribution, à part qu'il faut s'habiller chaudement."


15 décembre 2021

Elle a eu besoin de beaucoup d'accompagnement en début de parcours au niveau de ses démarches. Elle est accompagnée par pour ça. Elle est souvent sur son téléphone dans l'atelier : elle attend souvent des appels importants. On a parfois de la difficulté à comprendre son français. On doit lui rappeler les règles pour l'utilisation du cellulaire ou pour le moment des pauses. Elle a une bonne attitude au travail, aime apprendre les tâches.


19 janvier

Sa probation est prévue cette semaine mais vu les absences des formateurs on pourra la faire la semaine prochaine. Elle a une bonne attitude sur le plancher. On a toujours de la difficulté à la comprendre au niveau de son accent. Elle utilise beaucoup son téléphone sur le plancher pour des démarches et pour faire la traduction de mots.


26 janvier

mentionne qu'elle ne maîtrise toujours pas la règle. et se demande si la compréhension de la langue est mauvaise ou si elle fait de l'attitude. est d'accord. En atelier ne répond pas aux questions...est-ce parce qu'elle est mal à l'aise ou elle est plus confortable dans sa bulle. parle des boîtes de semences, donne une consigne mais ne respecte pas la demande. A pris 3 fois avant qu'elle respecte la demande. Elle est tout de même capable d'être à son affaire, d'être responsable. On se questionne pour la probation de dire est-ce qu'on lui fait passer maintenant. On s'entend pour dire que c'est important d'utiliser la probation pour faire des rétroactions pour qu'elle s'ajuste rapidement. l'a vu pour le téléphone et elle semble avoir compris. On s'entend pour dire que quand elle n'a pas compris, elle doit le nommer. Il reste qu'elle a bcp de bonne volonté, prend des notes, travaille fort mais si parfois semble faire à sa tête. A de l'intiative tout de même pour apprendre sur les machines. souligne qu'elle a p-ê une difficulté à se mettre dans la posture de l'apprenant. souligne qu'elle a bcp de démarches à faire et que cela explique qu'elle peut sembler préoccupée. Elle a dit en atelier qu'elle est très fière d'être ici. Et dit qu'elle est très reconnaissante envers l'équipe.


9 févier 2022

La probation a été un moment marquant de son parcours. Elle appréhendait beaucoup, mais ça s'est terminé avec câlins. A terminé ses maths avec . A beaucoup de démarches avec . souligne la belle présence de lors de la probation. On a clarifié le fait qu'elle laisse transparaître une attitude sur le plancher qui est seulement perçue à cause des difficultés de communication. Elle ne donne pas d'attitude sur le plancher. a même donné des trucs a mettre en place (parler lentement, etc.). ..... . voit qu'elle met les trucs en pratique. On voit une volonté de s'améliorer, elle aime qu'on la corrige pour le français. Très reconnaissante. Pero: mais. Sobre; sur. Cuando: quand. Elle apprécie beaucoup la professeure de francisation.


* À noter que ses notes sont faites live pendant la rencontre et qu'elles ne sont pas corrigées au niveau de formulation des phrases, de l’orthographe et de la grammaire. Pour des raisons de justesse et de transparence, je ne me suis pas lancé dans la correction de ses notes



Annexe 2

 

Aurélie – Probation du 2 février 2022 

 

Synthèse des notes évolutives des rencontres hebdomadaires de l’équipe permanente

 

  • Elle est à son affaire 

  • Belles habiletés manuelles 

  • Sur un contrôle de qualité, elle est efficace. 

  • Attention à l’utilisation du cellulaire, amélioration observée 

  • Curiosité face à l’apprentissage 

  • Bonne attitude (travaillante, positive face au tâches demandées) 

  • Bon sens des responsabilités 

  • Très proactive dans ses démarches personnelles 

  • Ouverture à respecter les consignes 

  • Au niveau de la compréhension du français, toujours demander quand les consignes ne sont pas comprises. Peut utiliser la reformulation pour s’assurer qu’elle a compris et parler lentement. Ne pas hésiter à poser des questions. Pour éviter des malentendus. 

  • Bon travail d’équipe 

  • Agréable, joviale et poli dans ses interactions avec l’équipe permanente et les collègues 



Annexe 3


 


Commentaires

  1. Bonjour Daniel! D’abord, j’admire beaucoup la confiance et la sensibilité que tu portes envers Aurélie. Tu profites de l’accès plus approfondi que tu as avec elle pour faire ressortir ses forces, la défendre et t’assurer de ne pas la brusquer, notamment. Je trouve que cela démontre ta compréhension plus globale de sa situation et donc d’une bonne évaluation de celle-ci.

    De plus, je trouve intéressant que l’analyse de ce processus vers l’évaluation de probation t’aie mené à rédiger une évaluation d’Aurélie à l’écrit (exemple : les enjeux sont énumérés, il y a une présentation de la personne, tu émets ton opinion, etc). Si je comprends bien, ce n’est pas quelque chose que vous faites d’emblée dans ton milieu (autres que dans les notes de suivis)?

    Est-ce qu’une forme d’évaluation du fonctionnement social est effectuée à I-E à l’arrivée des participants (au début du 6 mois)? Sinon, je serais curieuse de savoir ce que tu penses de la manière dont vous évaluer les employés en formation!
    Est-ce qu’une évaluation plus formelle (i.e. selon le guide de réalisation d’EFS de l’ordre) qui permettrait une évaluation plus poussée de la personne (comme tu l’a fait dans ton analyse critique) serait utile dans le contexte de pratique? Ou bien tu trouves que cela serait trop intrusif pour votre milieu et que la manière de faire actuelle est adéquate?

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